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Créateurs, Images et Réseaux

Quelques Echos du Festival Internumérique

Jeudi 13 et vendredi 14 décembre 2007 s’est tenu à Lorient le festival internumérique , à l’initiative du Pôle de compétitivité Images et Réseaux.

S’y côtoyaient les projets coopératifs – à dominante technique - du pôle et des réalisations et performances d’artistes, dont vous pouvez trouver quelques extraits vidéo en ligne.

Plusieurs ateliers et conférences s’efforçaient d’expliciter les liens entre ces cultures et projets, les ambitions techniques, créatives, et les ambitions d’une autre nature, celles des industriels, des opérateurs et diffuseurs pour tenter d’inventer les services de demain. Ou d'aujourd'hui, puisque nombre de services interactifs, de vidéo sur mobiles, préfigurent déjà ces marchés, et permettent aux utilisateurs pionniers de s’approprier ces services et y contribuer par leurs commentaires.

Plus familier du volet technico-industriel du pôle, j’en ai découvert la face plus créative, notamment à travers la structure Lorientaise Polim@. Et j’ai tenté de comprendre et de sentir où se rejoignaient ces deux cultures. D’interroger le lien complexe entre contenus d’une part et moyens de diffusion d’autre part. Car cette rencontre ne va pas de soi.

En quelques mots, disons que la motivation du créateur n'est pas nécessairement de toucher le plus grand nombre, de "générer du trafic", même si les nouveaux media pourraient contribuer à accroître sa notoriété. Les services de demain seront plutôt basés sur les grandes filières de contenu existantes (les grandes chaînes de télédiffusion et leurs fournisseurs), et sur des pratiques issues du monde de l'internet (contenus fournis par les utilisateurs eux-mêmes), et leurs utilisateurs-clients seront probablement fidélisés par la mise en scène de différentes formes d'interactivité.

Ces scénarios d'usages ne s'appuient donc pas nécessairement sur la création numérique, sur les arts de l'image tels qu'ils nous ont été montrés. Les créateurs sont-ils trop en avance, trop à côté, ou contribueront-ils à ces nouveaux flux d'une façon originale ?

Si je n'ai pas trouvé réponse à cette question, j'ai en tout cas tenté pendant ces deux jours de repérer quelques-uns des enjeux qui pourraient rapprocher ou éloigner les créateurs et les réseaux. Puissent ces quelques notes contribuer au rapprochement des intérêts et des cultures.


 

Hormis les bornes en accès libre « Born to Web » qui démontraient comment nombre d’artistes se sont appropriés les technologies pour présenter des œuvres adaptées au media internet, les autres espaces étaient clairement distincts. On choisissait d’aller – ou non – voir les stands des projets du pôle, telle ou telle salle où des œuvres étaient montrées, voire prendre le bus pour aller à la rencontre des créations des Ecoles des Beaux Arts de Bretagne, et plonger dans le « Réservoir » pour contempler les Danseurs Immobiles.

Heureusement que quelques tables rondes permettaient de croiser les regards, pour les participants qui ont pris le temps de ne pas se contenter des sessions consacrées à leur propre domaine. J’ai pris conscience de la distance qui pouvait séparer les deux mondes lorsque l’une des artistes présentes a affirmé haut et fort ne pas être là pour produire des contenus à destination des tuyaux, fussent-ils large bande et / ou mobiles. Un autre a même parfaitement démontré que sa démarche utilisant la vidéo de façon particulière (25 images par seconde en image par image) rendait les techniques de codage numérique inopérantes. Alors, était-ce le révélateur d’un malentendu ? D’une incompatibilité définitive entre création et services à grande échelle ?

Je n’ai pas voulu attendre le Festival Internumérique 2008 pour avoir réponse à cette question, et ai décidé d’aller à la rencontre de ces humains particuliers, ces auteurs, interprètes, scénaristes, qui semblaient eux aussi avoir tendance à rester « entre soi » pendant les pauses et les repas.

Je me doute bien que la dialectique « indépendance du créateur » versus « répondre à une commande » est un débat vieux comme le monde, j’imagine même que l’un des graffeurs de Lascaux a dû être confronté à cette question, et que tout étudiant des beaux Arts passe par une UV l’invitant à y réfléchir.Je n’aurai pas le culot de refaire cette histoire (n’hésitez pas à m’envoyer vos sources sur ce sujet, je les signalerai ici) mais souhaite juste, par ma vocation de « passeur entre cultures professionnelles », partager les échanges que j’ai pu avoir à Lorient, et qui m’ont fait progresser dans la compréhension de cet entre-mondes.

Bien entendu, je reformule, je simplifie, donc je trahis probablement un peu…

1. Les créateurs présents sont des acteurs du champ de l’Art Contemporain, leur moteur n’est pas l’argent, même si certains tentent de vivre de leur Art. Et la plupart le vivent comme une nécessité et non comme un luxe, et comme nécessité fait loi, ce qui sort de leur processus créatif ne peut pas être contraint par des règles techniques ou commerciales. Si ce qu’ils expriment est reconnu (par des professionnels, des clients, des critiques, des galeries…) tant mieux, sinon, il ne reste qu’à persévérer.

2. Mais cette volonté d’une indépendance totale est malgré tout récente dans le monde de l’Art, et pas nécessairement partagée. La plupart des musiciens et peintres classiques ont non seulement été sponsorisés par des mécènes, mais ont bien répondu à des « commandes «  (La Chapelle Sixtine n’était pas un projet de Michel-Ange me semble-t-il). Nombre d’artistes sont aujourd’hui à même de créer avec l’intention de répondre à une demande identifiée, ou avec l’intention de développer leur « marché », sans pour autant avoir l’impression d’avoir vendu leur âme au Grand (méchant) Capital.

3. Reste que d’autres façons de (se) motiver (pour) un créateur peuvent être inventées pour aboutir à une œuvre « heureuse » ET « diffusée », voire heureuse d’être diffusée… Un participant m’expliquait que l’exploitation optimale d’un outil (notamment un logiciel de création numérique, éventuellement adapté à un type de contenu / media) peut représenter un challenge pour un créateur, alors qu’une spécification des contraintes du media constituerait plutôt un repoussoir… Je veux bien le croire, mais seulement jusqu’à un certain point. Les créateurs ne sont pas naïfs au point de ne pas réaliser qu’il y a plus de liberté dans le second cas que dans le premier !

4. Sans doute faut-il différencier la création d’une œuvre unique, qui nécessite une installation spécifique, et celle d’une œuvre qui s’accommode parfaitement d’une diffusion sur des supports numériques, comme celles diffusées par le label Talents ,  présenté lors du Festival. Un même auteur pourrait donc produire certaines œuvres « inadaptées » aux supports numériques, et d’autres épousant parfaitement les règles techniques et les modes d’usage (de consommation) de services « images et réseaux ». 

5. Lors d’une table ronde ont étés évoquées les « modifications » que pouvaient subir une œuvre pour pouvoir être adaptée à de nouveaux media, avec parfois des postures fortement défensives de la part des auteurs. Là encore, indépendamment des enjeux financiers (protection des droits d’auteur, royalties), l’histoire de l’art n’est-elle pas également faite d’emprunts, de citations, voire de détournements?

6. La première forme de création adaptée aux media numériques de masse pourrait être celle des « majors » du cinéma, des grands producteurs télévisuels en cheville avec les diffuseurs dominants que sont les chaînes généralistes. Dans ce cas le terme « media de masse » fait surtout référence à une logique de diffusion (« broadcast »). Il me semble avoir compris lors des rencontres que certains acteurs, y compris du côté technique, ont intérêt à mettre ce modèle en avant, car il est plus adapté à la culture des ingénieurs et marketeurs des grands groupes, et sans doute plus adapté également à des réseaux aux capacités limitées.

Mais il existe d’autres media de masse, notamment autour d’internet, et des possibilités ouvertes par certains projets du pôle, qui permettent des règles de production et d’échange bien différentes. De ces modalités nouvelles, et du dialogue particulier entre un créateur et des co-cré-acteurs lorsque l’on pense interactivité, il n’en a guère été question pendant ces deux jours, sinon lors de la table-ronde « Economie, Protection des contenus contre liberté de diffusion de contenus TV ».

Pourtant ce sont bien deux pistes qui permettraient un dialogue riche et fertile non seulement entre ingénieurs et créateurs, mais aussi avec les multiples métiers de la chaîne complexe qui feront fonctionner les services de demain : producteurs, distributeurs, opérateurs, agents, scénaristes, metteurs en scène, éditeurs, animateurs, sociologues, ergonomes, designers, formateurs, enseignants, collectivités locales et acteurs publics, mondes associatifs…

Maintenant que les deux faces du pôle ont montré concrètement leur potentiel, que les premiers projets techniques donnent matière à expérimenter, j’espère que la prochaine édition de ce Festival nous donnera l’occasion d’une confrontation plus directe des cultures et métiers. Je rêverais même à une coproduction d’un paradigme créatif qui mélangerait les logiques « chaîne de valeur » et « relations fournisseurs  – clients » avec la pulsion créative et les perspectives existentielles des artistes.

Ce serait peut-être aussi un moyen de ne pas se satisfaire d'un scénario « super divertissement » qui abreuverait ses clients d’un contenu insipide voire abêtissant mais « mobile, interactif et à haut débit ». Ceci nous dirige naturellement vers le second sujet auquel j’ai consacré du temps lors de ces rencontres, le Design et la conception de services. J’y reviendrai probablement dans un prochain billet.

Thierry Merle, 16 décembre 2007
(rappel des conditions d’utilisation ici )

PS : Ce billet se verrait utilement complété par un « miroir » écrit par l’un des acteurs de cette facette « création », posant un regard sur ce monde bizarre de la technique, et sur ces êtres tout aussi étranges que sont les ingénieurs, et tentant de comprendre leurs motivations et comment travailler avec eux. Si un tel billet voit le jour, je serai ravi de le signaler ici.

 
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